mai 14

Une journée à l’hôpital

Réveillée par les doux vagissements de son nouveau-né, la jeune maman sourit tendrement au petit être qui s’agite dans le couffin à côté de son lit, dans la chambre individuelle où elle récupère de son accouchement. Un peu maladroite, elle se met debout, se penche en avant et prend le nourrisson dans ses bras. Le petit bracelet marqué du prénom de Gabrielle et qui entoure le minuscule poignet se détache et tombe au milieu des oursons en peluche de toutes couleurs qui tapissent le fond du couffin. Elle sonne une infirmière. Une souriante jeune femme entre immédiatement.

« Que puis-je pour vous ?

–  Oh, c’est juste que ma fille a perdu son bracelet d’identification !

– J’emmène votre bébé pour lui mettre un nouveau bracelet, et je reviens. Vous avez besoin d’autre chose ?

– Non, merci, ça ira. Ah, juste une seconde : montrez-le-moi ! » Puis, à l’adresse de la petite créature qui s’agite de plus belle, la jeune accouchée lui susurre à l’oreille : « Ne t’inquiète pas, mon bébé joli, on ne va plus se quitter toi et moi ».

« Ouverture des portes. Fermeture des portes ». Ah, quand ce maudit ascenseur va-t-il cesser de jacasser !, se dit la vieille dame, réveillée en sursaut. Cela fait trois semaines qu’ils sont censés le réparer. La chambre est plongée dans le noir, mais elle ne retrouve pas le sommeil, excitée par cette journée qui se profile : sa fille va venir lui rendre visite. Elle sonne pour appeler une infirmière. Elle attend. Elle sonne de nouveau, une fois, deux fois, trois fois. Au bout de trois quarts d’heure, elle entend le chariot grinçant de l’aide-soignante qui passe dans le couloir. Ladite aide-soignante, une femme revêche dans la cinquantaine, surgit dans la chambre en aboyant : « C’est pas bientôt fini, tout ce rafut ! Z’allez réveiller Madame Juppery ! »

En appui sur un coude, la vieille dame jette un coup d’œil à sa compagne de chambre qui dort profondément en émettant un étrange gargouillis.

L’aide-soignante fait mine de repartir, mais l’autre ne se laisse pas impressionner et articule : « Ma fille doit venir aujourd’hui ! Je voudrais que vous me leviez et me prépariez ! 

-Vous avez vu l’heure, bons sang de bon Dieu ? 6h du matin ! Rendormez-vous donc. »

La porte claque derrière la soignante, et le bruit de ses pas fatigués finit par s’éteindre, dans l’hôpital encore endormi.

Elle se dit qu’il est peut-être encore tôt, effectivement, car elle ne sait plus très bien évaluer les heures et le passage du temps. Peut-être à cause de ses problèmes de mémoire ? A bien y réfléchir, elle ne se souvient même pas du nom de l’hôpital où elle se trouve. Il lui suffira de le demander à sa fille, tout à l’heure. Rassurée par cette pensée, elle se rendort.

 Le bébé dort, repu après une intense tété. La mère va pouvoir s’attaquer à son gargantuesque petit déjeuner, que son mari, prévenant, a complété des quelques douceurs bien choisies : des dattes fraîches, des amandes, des fruits de la passion, le tout livré avec des fleurs pour faire bonne mesure. Etienne est très pris par son travail, mais cette naissance vient couronner quatre années d’un amour aussi profond qu’indéfectible. Quant à sa sœur bien-aimée, son aînée déjà mère à trois reprises, elle a décidé que la nourriture de l’hôpital est insuffisante pour « reprendre des forces » et « combler les besoins de l’allaitement ». Voilà pourquoi à côté des amandes, des fruits et des dattes, elle trouve un panier contenant du chocolat, des tisanes, des pâtes de fruits et d’autres friandises colorées.

Elle jette un dernier coup d’œil à la merveille qui dort à côté d’elle, histoire de vérifier que tout va bien, puis, tranquillisée par le souffle léger et régulier de sa fille endormie, elle s’attaque à son petit déjeuner avec voracité.

D’un mouvement brusque, elle repousse l’infâme bouillie beige qui constitue son petit-déjeuner et se tord les mains. Ses mains sont poisseuses, pleines de gelée. Malheureusement, elle ne peut les nettoyer, il  faudrait pour cela qu’elle se lève de son fauteuil roulant. Autant demander à un poisson de voler…  Condamnée à presser ce satané bouton, elle tente sa chance. A moins que le chariot qui récupère les plateaux passe par là… il lui suffirait de demander à Jean ou Hector (elle ne se rappelait plus son nom), de lui mouiller un gant de toilette. Jean (ou Hector ?) était gentil avec elle. C’était bien le seul…

Elle se rend compte qu’elle a encore faim. D’un geste approximatif, elle plonge de nouveau la cuillère dans la bouillie… avant de la recracher. C’est vraiment trop DEGUEULASSE, et tant pis pour le gros mot. Et s’il lui restait quelques gâteaux secs dans sa table de chevet ? Elle se penche, ouvre le tiroir. Ses doigts rencontrent quelques miettes de biscuits qui se collent à ses mains poisseuses. Avec un effort qui lui casse le dos et lui fait venir des élancements dans les épaules, elle fouille encore un peu dans la réserve improvisée.  Rien. Rien que des miettes de petit LU qui se logent sous ses ongles.

Ah, mais voilà que Sandrine (ou Blandine ? Géraldine ?) arrive, avec le sérieux qui sied à sa fonction. Car voyez-vous, Sandrine ou Blandine ou Géraldine est « gestionnaire ».

« Alors, comment on va aujourd’hui ? » s’enquiert-elle en s’asseyant dans l’unique fauteuil de la chambre et en croisant ses bottes en chevreau sur ses cuisses maigres.

Devant l’immobilité de la vieille dame, et après un bref regard lancé vers l’assiette de celle-ci, la « gestionnaire » conclut en soupirant :

« Il faut manger plus que ça, on va finir son assiette, pas vrai ? Il faut reprendre des forces ! »

 Car tout, dans cet hôpital ultra-moderne, est mis en œuvre pour garantir le bien-être du malade.

Son petit déjeuner terminé, elle a hâte de se laver et de s’habiller. Une chaude et intense lumière baigne un carré de la chambre, près des toilettes. Il doit faire bon dehors ! Elle se dirige vers la salle de bains, prend une douche et enfile la nouvelle robe qu’Etienne lui a offerte. Elle se regarde dans le miroir : ses traits sont reposés, son ventre moins douloureux. Elle ne sait pas si elle a le droit de sortir, mais elle se risque dans le couloir et se dirige vers le bureau des infirmières. L’une d’entre elles, qu’elle connaît déjà, vient à sa rencontre. Elle lui conseille d’aller prendre l’air, il fait si beau aujourd’hui !

« Allez donc vous dégourdir les jambes, je m’occuperai de Gabrielle pendant votre absence, prenez tout le temps qu’il vous faudra, il vous faut reprendre des forces ! Votre bébé sera à la pouponnière, vous n’aurez qu’à venir le rechercher. »

Alors elle sort dans le soleil matinal. Elle s’assoit sur un banc, le visage offert aux doux rayons. Il ne fait ni trop chaud, ni trop froid. Elle se sent merveilleusement bien.

Elle se dit que ce serait bien d’attendre sa fille dehors. Il y a un beau soleil, il lui suffirait de descendre. Mais pousser le fauteuil n’est pas une partie de plaisir, surtout depuis qu’ils l’ont changé. Ce fauteuil-ci est plus lourd que le précédent, en plus ses chaussons balancent dans le vide, l’appui-pied n’étant pas réglé convenablement. Elle loge cette pensée dans un coin de sa tête, bien décidée à en toucher un mot à sa fille, quand elle arrivera.

Elle arrive tout de même à piloter l’engin hors de la chambre, avant de se rendre compte qu’elle est toujours en pyjama. Elle consulte l’horloge murale du fond du couloir : 13h30. Ses mains sont toujours poisseuses, son dentier… échoué dans le verre à dents de la salle de bains. Quant à son haut de pyjama, il est maculé de taches. Il est hors de question qu’elle accueille sa fille dans cette tenue. La panique dans le regard, elle tourne la tête à droite et à gauche, dans la crainte de croiser quelqu’un. Malheureusement, l’ascenseur s’ouvre, libérant un grand type qu’elle n’a jamais vu.

« Où vous allez comme ça, ma petite mamie,  vous n’allez pas sortir de ce temps-là, ce n’est pas le moment de prendre des coups de soleil ! Je vous ramène dans votre chambre ! » Elle ne bronche pas, et comme il a l’air sympathique, elle lui demande de l’aide pour se laver les mains, ce qu’il fait en souriant. Ils bavardent un peu, et il lui dit qu’il doit retourner dans un autre service. Bon, voilà pour les mains. Mais comment va-t-elle s’y prendre pour le reste ?

 Sa famille va bientôt arriver, alors elle quitte le banc au soleil pour remonter dans sa chambre. Alors qu’elle emprunte le couloir qui mène à l’ascenseur, elle avise la cafétéria, ainsi qu’un point presse. Elle cherche son porte-monnaie qu’elle a eu la présence d’esprit de prendre avec elle et s’achète trois magazines, qu’elle lira  ce soir, après le départ de sa sœur, de son mari et de sa cousine. Oh, et puis pourquoi ne pas prendre un petit café, tant qu’elle y est ? La famille ne doit arriver que dans une heure. Elle s’octroie ce menu plaisir en se promettant de ne pas trop traîner et elle en profite pour passer quelques coups de fil à d’autres amis et relations, pour annoncer l’heureux événement.

Elle ne comprend pas, sa fille devrait déjà être là. Ce retard ne lui ressemble pas, même s’il est vrai qu’elle ne se rappelle pas si, à sa dernière visite, elle était à l’heure ou pas. C’était quand, déjà ?

[membership-content]Impossible de s’en souvenir ! Elle lui passerait bien un coup de fil, pour savoir si elle est encore loin. Il y a peut-être des embouteillages ? Elle s’empare du téléphone et attend la tonalité en se répétant mentalement les chiffres magiques. Malheureusement, un bip strident retentit dans le combiné. Interloquée, elle raccroche et décroche à nouveau. En vain. « Votre abonnement a été résilié, l’informe alors sa voisine de chambre, Madame Juppery. J’étais là quand le technicien est passé. Il est venu renouveler nos deux abonnements, mais vous étiez sortie. Je lui ai dit que vous n’alliez pas tarder, qu’il pouvait repasser d’ici cinq ou dix minutes, mais il m’a rétorqué :

-Non, pas la peine, la famille de Madame Morin a bien spécifié qu’il ne fallait pas renouveler son abonnement. »

Sa famille ? Quelle famille ? Sa fille est sa famille ! Il doit y avoir une erreur… elle se résigne à attendre qu’un des soignants passe, pour lui poser la question. Au bout d’une heure, elle s’endort dans son fauteuil.

L’après-midi passe en un clin d’œil. Elle assiste à un véritable défilé dans sa chambre : famille, amis, voisins qui s’extasient devant le bébé et la congratulent chaleureusement. A la fin de cette journée faite de rires et de joie partagés, elle se couche, non sans avoir jeté un coup d’œil au nourrisson, sa fille, sa petite Gabrielle pour la vie, qui dort à ses côtés. Elle croit distinguer une ébauche de sourire étirer les minuscules lèvres roses qui suçotent un bout de drap. Elle avance le bras et lui caresse le front et les joues avant de se mettre en boule dans son propre lit. Elle s’endort immédiatement.

L’après-midi s’étire, jusqu’à saturation. Sa fille n’est pas venue. Elle se résigne au fait qu’elle ne viendra probablement plus, ni aujourd’hui, ni un autre jour. Elle se sent seule, abandonnée, rejetée. La mémoire lui revient, à présent : à sa dernière visite, Gabrielle lui a appris son divorce et son désir de partir vivre à l’étranger. Elle espère juste une chose : qu’elle est heureuse. Après qu’on l’a mise au lit, elle fixe le plafond. Une larme roule sur son visage et se fraie un passage entre deux rides, jusqu’à l’oreiller tout rêche qui lui irrite la joue. Au bout de deux heures, la fatigue a raison d’elle et elle s’endort enfin.

Elle se réveille en sursaut, le lendemain matin, en émettant un cri perçant. Alertée, une infirmière qui passait par là se précipite dans la chambre. La soignante allume la lumière et s’approche du lit. Elle demande à la jeune mère, dont le visage tordu en une expression de pure terreur semble figé:

« Que se passe-t-il, Madame Morin ? Est-ce que tout va bien ?

– Je crois que j’ai fait un cauchemar, lui répond-elle, la voix étranglée par l’émotion. Je me trouvais dans cet hôpital, j’étais vieille, et seule, et abandonnée de tous, même de Gabrielle, ma propre fille, vous vous rendez compte ?

L’autre sourit, rassurante :

– Bah, ce n’est qu’un mauvais rêve, Madame Morin, car même si cela arrivait et que par le plus grand des hasards vous vous retrouviez dans un service de gériatrie ici même, nous sommes à tous points de vue dans un hôpital ultra-moderne, où tout est mis en œuvre pour garantir le bien-être du malade. Vous pouvez vous rendormir, Madame Morin, il n’est que 6 heures du matin. »

Oui, tous autant que vous êtes, où que vous vous trouviez de par le monde dans un de ces établissements les plus modernes « où tout est fait pour garantir le bien-être du malade », vous pouvez dormir sur vos deux oreilles. Prenez garde, cependant : certains de vos pires cauchemars pourraient bien devenir réalité…

FIN

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